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DE L'IDENTITE - 2ème partie (Thématique L'individu - Octobre 2017)

Pour comprendre l’intérêt de recourir à l’analyse du “processus d’engagement”, il convient de s’attarder sur l’acte même de “s’engager”. L’action de “s’engager” nécessite d’être comprise comme la résultante d’un processus de négociation d’une définition de soi qui ne peut être dissociée de son contexte. Les engagements sont par conséquent des conduites sociales ou actions situées, c’est-à-dire des manières d’agir sur un parcours face à des situations différemment vécues et qui ne recouvrent certainement pas les mêmes significations. L’analyse du “processus d’engagement” consiste alors à découvrir les circonstances qui ont poussé l’individu à penser que c’était une bonne idée de s’orienter vers la profession choisie plutôt qu’une autre, à un moment donné de son histoire de vie.

Cette analyse est ainsi favorable à l’étude des significations que recouvrent les engagements accomplis et donc à un usage de la notion d’identité personnelle. Les conduites sociales qui mènent les acteurs à des mobilités de trajectoire peuvent être resituées dans le cadre de moments critiques. Ces moments sont entendus comme des crises « identitaires » en cela qu’elles perturbent l’image de soi, l’estime de soi, la définition même que la personne donnait de soi à elle-même. Toutefois, ils ne sont pas nécessairement traumatiques ou vécus comme des ruptures violentes avec la trajectoire antérieure. Mais quoi qu’il advienne, l’élucidation des situations vécues en rapport avec les manières dont l’acteur se définit à cet instant, s’avère importante si l’on souhaite comprendre le sens donné aux décisions de changement d’orientation professionnelle.

Par conséquent, saisir les orientations professionnelles spécifiques qui sont prises, requiert également de repérer les ressources sociales mobilisées par l’acteur afin de dépasser les difficultés rencontrées dans la définition de soi. Les ressources dont nous parlons peuvent être interprétées dans le cadre de « moments critiques » comme des ressources identitaires. Selon une perspective nominaliste, elles sont « des capacités langagières, des réserves de mots, expressions, références permettant de mettre en œuvre des stratégies, plus ou moins complexes, d’identification des autres et de soi-même. Mais elles sont indissociables de capacités relationnelles permettant la découverte des autres, la gestion des coopérations et conflits avec eux, et des compétences biographiques, des apprentissages de soi, de la mise en récit des identifications passées qui ont permis la construction de son identité personnelle » [Dubar C., La crise des identités : l’interprétation d’une mutation, Paris, PUF, 2001].

Les transmissions issues de la socialisation familiale peuvent ainsi prendre la forme de ressources identitaires. En effet, il est envisageable que la connaissance d’une branche d’activité (ainsi l’enseignement, le commerce, l’industrie, la technologie, …) est en soi un atout dont les enfants peuvent tirer profit, un capital informations (souvent doublé d’un capital relations) pouvant conduire à envisager une nouvelle orientation professionnelle pour dépasser la situation vécue comme critique dans la définition de soi. Il tient cependant de ne pas perdre de vue que la construction des itinéraires est difficilement réductible à une socialisation homogène, se voulant une tendance à perpétuer les habitus familiaux, c’est-à-dire à l’application systématique des schèmes incorporés lors de la socialisation primaire à toutes situations rencontrées. De la même manière, il est peu probable que l’engagement dans une nouvelle profession correspond à l’utilisation d’un réseau de relation strictement limité à la sphère familiale. Si l’on admet que l’individu est amené au cours de sa vie à parcourir une pluralité de mondes sociaux, cela nécessite également de le concevoir comme le produit complexe et singulier d’expériences socialisatrices multiples.

Ces socialisations secondaires consistant en tout processus postérieur qui permet d’incorporer un individu déjà socialisé dans de nouveaux secteurs du monde objectif de la société peuvent aussi agir sur la signification donnée à la construction d’une nouvelle trajectoire professionnelle. La nouvelle profession prospectée peut même être le produit de l’intériorisation de socialisations différentes, concurrentes, voire contradictoires, avec certaines structures d’installation issues de la socialisation familiale. Il convient donc de prendre en considération les socialisations multiples parcourues par ces personnes ainsi que les divers réseaux de relations possédés dans ces « moments critiques », afin d’appréhender le “processus d’engagement” comme l’élaboration d’une nouvelle définition de soi. Mais cela ouvre également la « question des modalités de déclenchement des schèmes d’action incorporés (produits au cours de l’ensemble des expériences passées) par les éléments ou par la configuration de la situation présente, c’est-à-dire la question des manières dont une partie et une partie seulement des expériences passées incorporées est mobilisée, convoquée, réveillée par la situation présente.

L’ensemble de ces propos peut être illustré sur la base d’un exemple empirique issu d’une recherche en cours. Cette étude a pour objet de saisir les processus qui conduisent une population féminine à s’engager dans le métier d’Animatrice de la Fédération Française d’Entraînement Physique dans le Monde Moderne (F.F.E.P.M.M). L’engagement dans cette activité, qui consiste en l’Animation des gymnastiques de remise en forme auprès d’un public associatif, apparaît comme une manière de négocier une nouvelle définition de soi (identité personnelle) face à une situation sociale jugée comme critique. En effet, une partie des femmes interrogées souhaitent poursuivre une formation d’Animatrice alors qu’elles exercent déjà une activité professionnelle à leur domicile comme assistante maternelle ou nourrice. Leur profession conduit à une confusion entre la sphère économique (emploi) et la sphère domestique qui les réduit, selon elles, au stéréotype de la femme au foyer peu valorisé par le monde du travail. Conquérir une place d’Animatrice se révèle être une alternative à cet étiquetage ainsi qu’une opportunité de concilier leurs rôles domestiques fortement intériorisés avec une réalisation de soi dans la sphère publique. L’analyse de récit de vie montre que le « status » [Bertaux D., « Famille et mobilité sociale : la méthode des généalogies sociales comparées », in Centre d’Etude des Mouvements Sociaux, Actes du colloque de Lisbonne, juin 1992] d’Animatrice, qu’elles s’approprient en mobilisant les ressources sociales préalablement accumulées en tant que pratiquante des associations de gymnastiques de forme, offre l’opportunité de faire reconnaître des compétences techniques et relationnelles qui ne peuvent être rattachées à des savoirs naturalisant. Elles n’hésitent pas d’ailleurs à se présenter comme des « profs de gym » afin de rompre avec les représentations péjoratives liées à leur activité professionnelle. Par cela, devenir Animatrice peut être perçu comme une ressource identitaire, dès lors que l’on se penche sur le “processus d’engagement” en formation. Cette conduite sociale rend possible la sortie d’une situation jugée comme critique dans la définition de soi et donne du sens à la poursuite de la formation d’Animatrice, en d’autres termes, au processus de « conversion identitaire ».

L’analyse du “processus d’engagement” comme étant une phase de négociation d’une nouvelle définition de soi, nous apparaît donc essentielle à l’étude des mobilités de carrières professionnelles. Elle permet, par la mobilisation de la notion d’identité personnelle, de saisir les mécanismes sociaux qui donnent naissance aux significations que les acteurs accordent à leur changement de trajectoire professionnelle. Cependant, l’usage de la notion d’identité personnelle à cet effet, ne signifie pas que l’on s’attache au caractère singulier d’une personne au sens où l’entend la psychologie. Selon une approche sociologique, il s’agira bien de saisir les mobilités effectuées, suivant la population d’étude interrogée, en s’efforçant « de recomposer les systèmes de significations les plus typiques et les plus éclairants ».