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FONCTION, POSTE, EMPLOI, METIER, ACTIVITE, TRAVAIL… QUELLES REALITES ? 2ème Partie – (Thématique L'organisation - Mai 2019)

Des postes aux métiers et des métiers aux professions…

Dans notre lettre d’avril, nous avons mos en lumière les différences le poste, l’activité et la tâche et avons terminé sur la question : à partir de quand peut-on dire que des postes s’inscrivent dans un « métier », que les individus qui les occupent sont des « professionnels » identifiés et reconnus comme tels ? Nous allons y répondre dans ce numéro.

Le métier

La notion de métier est plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. Ce terme, d’usage courant, peut sembler d’une évidence trompeuse. Comme le note DESCOLONGES, « on confond souvent emploi, poste, métier et profession », confusion entretenue dans les nomenclatures professionnelles.

Nous reprenons ici les travaux de DUBAR qui définissent les professions comme « des formes historiques d’organisation sociale, d’attribution d’identité et d’organisation du marché du travail ». À ces trois dimensions (organisation professionnelle, identité et marché du travail), on peut ajouter une quatrième qui, selon DESCOLONGES, est constitutive d’un métier : l’art autrement défini comme ensemble des savoir-faire spécifiques.
Pour qu’un métier apparaisse et se développe à partir d’un poste ou d’une fonction, il est nécessaire que trois paramètres soient réunis :

  • L’existence d’une formation spécifique,
  • La reconnaissance du métier par autrui,
  • Le regroupement des personnes concernées.

Le métier se crée donc quand des individus issus d’un même domaine se regroupent pour négocier la définition des rôles, des tâches, des savoir-faire et connaissances que les candidats au métier doivent développer et ce pour sortir de la polyvalence indifférenciée, indistincte (opposition entre polyvalence et métier). En effet, un métier « stabilise une spécificité sur le plan des activités professionnelles ». Nous soulignons ainsi le rôle fondamental des groupes dans la constitution d’un métier.

Dans la continuité de ces réflexions, posons comme postulat qu’un mouvement de professionnalisation d’activités (au sens de construction et structuration d’un champ professionnel qui se distingue peu à peu des autres) se caractérise selon quatre critères :

  • Définition de savoir-faire spécifiques,
  • Revendication et attribution d’une identité de métier,
  • Regroupement des pairs en réseau,
  • Structuration du marché du travail.

Toutefois, la question de l’identité reste particulièrement délicate à traiter. D’après le modèle fonctionnaliste des professions, le sentiment d’identité découle du sentiment d’appartenance à une profession collectivement indispensable, d’un degré élevé de socialisation et de l’usage d’un vocabulaire particulier, le tout constituant un espace clairement identifiable. Toutefois, DUBAR affirme que l’identité d’un métier est plus complexe qu’il n’y paraît. Les travaux de HUGHES avaient repris la notion d’identité professionnelle comme fruit d’une co-construction par les institutions et les individus, et anticipation d’une carrière dans une filière d’emploi. Il y a donc deux processus identitaires : une dimension biographique et une dimension institutionnelle. Dubar s’inspire de cette tradition pour construire son modèle des identités au travail. Il associe les processus biographiques de construction d’une « identité pour soi » et les mécanismes structurels de reconnaissances des « identités pour autrui ». Les formes identitaires se situent donc à l’intersection des constructions biographiques voulues (identité que je me donne) et des processus relationnels de reconnaissance par autrui, plus subis (identité que l’on me reconnaît).

Positionnons donc la notion de METIER autour du raisonnement suivant : lorsque des individus occupant certains postes se regroupent pour définir et défendre leurs rôles, débattent et tentent de stabiliser des savoir-faire spécifiques, encadrent ou cherchent à encadrer l’accès au marché du travail et revendiquent une identité spécifique, la reconnaissent entre eux ou cherchent à la faire reconnaître, on peut alors parler de métier.

La Profession

Enfin, le terme de « profession » pourrait être utilisé comme un cas particulier de métier particulièrement structuré, tel que le définit la sociologie professionnelle.

Une approche nord-américaine des professions, née dans les années 1940 et liée à la législation américaine, distingue organisation et association professionnelle, instaurant une distinction entre « professions » et « métiers » (ou « occupations »). Les Anglo-Saxons distinguent ainsi le vocable « profession » (communauté constituée) et « occupation » (métier où les membres ont juste le droit de se syndiquer), en référence aux dispositions législatives des États-Unis : toute association de personnes exerçant un même métier peut demander à un tribunal d’instituer ce métier en « profession ».
Si le tribunal accepte, tout individu voulant exercer le métier en question ne pourra le faire que si elle est munie d’une certification relative à un cursus de formation clairement défini. De plus, la profession doit être reconnue comme socialement nécessaire et ses membres sont assujettis à un code de déontologie que le groupe s’engage à faire respecter. Ce code fixe, en particulier, les relations entre membres de la profession et avec le reste de la société.

Un article de GOODE, l’un des plus cités, tente de clarifier cette distinction en assimilant la profession à une communauté ayant différentes caractéristiques. C’est un système d’expertise fermé seul apte à former et certifier ses membres. Le modèle expose les traits organisationnels d’une profession :

  • Les membres sont liés par un sentiment d’identification ;
  • Il y a peu de turn over hors de la profession (statut continu en termes de carrière) ;
  • Les membres partagent des valeurs communes ;
  • La définition des rôles est la même pour tous les membres de la profession ;
  • Dans le champ professionnel, la communication se fait grâce à un langage spécifique, hermétique pour l’extérieur ;
  • La communauté peut exercer son pouvoir sur ses membres ;
  • Elle a des limites sociales assez claires ;
  • Elle se renouvelle en instituant des systèmes d’initiation à la profession, afin de contrôler le flux d’arrivants et de les socialiser correctement ;
  • Elle se réfère à un idéal de service à la communauté ;
  • Elle prodigue une longue éducation à ses membres.

Mais, on l’aura compris, ce type idéal de la profession s’applique presque exclusivement… aux professions ordinales (médecins, pharmaciens, avocats, experts-comptables, …) !
De plus, ce modèle a été critiqué, notamment par l’approche interactionniste qui a montré l’existence de grandes disparités à l’intérieur d’une même profession et a montré le rôle de la renégociation dans la division du travail entre les acteurs. Une profession est alors vue comme un système d’activités en évolution permanente, un « construit » et non un « donné ».
Retenons que la notion de PROFESSION s’articule ainsi : considérant un métier caractérisé par une structuration forte de l’accès au marché du travail (accès contrôlé par ses membres), une identité largement revendiquée et reconnue socialement, des savoir-faire spécifiques bien identifiés, alors le dit métier pourra être qualifié de profession.

Pour conclure

Ce détour par quelques notions étudiées en analyse du travail, en analyse des postes et en sociologie des professions nous a permis de proposer des pistes de clarification et de lancer les débats :

Concernant le champ actuel de l’emploi, y a-t-il des trajectoires individuelles et collectives de professionnalisation, l’émergence de métiers spécifiques ou de tâches qui restent annexes dans les postes traditionnels ? Observe-t-on l’émergence de savoir-faire spécifiques, de compétences particulières, d’un sentiment d’identité ? Quelles sont les difficultés et les questionnements qui agitent ce champ ? Comment se reconfigurent les acteurs dans le champ en lien avec les évolutions de la prescription officielle ? Dans ces conditions, quelle reconfiguration des compétences devient nécessaire pour les acteurs ? Quels sont les nouveaux savoirs, savoir-faire … et savoir-être professionnels ? Quels sont ceux qui restent à définir, à identifier, à imaginer ?

Des questions essentielles auxquelles il convient d’apporter autant de réponses efficientes, prospectives, innovantes, … bref, (presque) du XXIIème siècle !!!!

Quelques références bibliographiques
CARTAUD E., & LABBE S. (2010), « L’étude des représentations sociales du travail : Pour une communication professionnelle et professionnalisante », in Actes du congrès de l’Actualité de la recherche en éducation et en formation (AREF), Université de Genève, Suisse, septembre 2010
CHAIX M.‐L. (2007), « Dispositifs de formation en alternance et construction d’identité de métier », in Actes du congrès de l’Actualité de la recherche en éducation et en formation (AREF), Strasbourg
DESCOLONGES A. (1998), « Le travail dans la pensée quotidienne », in Hunyadi, Le travail refiguré, Genève : Georg Editeur, Suisse
DUBAR C. (2007), « Conformisme et scolarité : les représentations sociales du travail et du non travail chez les jeunes non qualifiés des quartiers défavorisés », Les Cahiers internationaux de psychologie sociale, 1(73), pp. 3‐10
GOODE D. (1991), Les représentations sociales, Paris : PUF, coll. Sociologie d'aujourd'hui, op. cit.
LEPLAT S. (2015), Engagement et implication professionnelle dans la construction d’une éthique d’entreprise : Le cas de 5 recherches actions menées dans le milieu industriel, Thèse de doctorat en Sciences de l’éducation non publiée, Université de Toulouse 2, Le Mirail
LABBE S. & GACHASSIN B. (2012), « Orientation professionnelle et représentations sociales des métiers », Chroniques du Travail, n°2, pp. 87‐111
MANDON S. (1961), La psychanalyse, son image et son public : étude sur la représentation sociale de la psychanalyse (vol. 1‐1), Paris : PUF
PIANELLI C., Abric J.‐C. & Saad F. (2010), « Rôle des représentations sociales préexistantes dans les processus d’ancrage et de structuration d’une nouvelle représentation », Les Cahiers internationaux de psychologie sociale, n°86 (2), pp. 241‐274
PIOTET F. (2007), Emploi et travail. Le grand écart, Paris : Armand Colin